Polaroïde

Présentation

« Bonjour, Police de New York. Ainsi se présente le héros qui va mener l'enquête sur le type qui aurait sauté du 29, étage, un garçon très gentil, dit la vieille du 28e. Malheureusement, en bas, il n'y a rien, qu'une voiture brûlée. Vous voyez le problème : pas de corps, pas d'enquête. Etage par étage, notre inspecteur du NYPD va descendre et chercher des indices, procéder à l'autopsie de l'immeuble. Tout vivre, tout revivre, tout rencontrer, se promener dans le cerveau-monde de New York, plonger dans ses souvenirs et tomber dans l'amour : to fall in love. Tel est le programme de ce livre gratte-ciel. " Polaroïde est l'instantané d'une réalité délirante, traversé de drôles de témoins, de dérives poétiques et d'éclairs policiers, sous la menace d'un nouvel orage terroriste.. »

 

Extrait

"Je me sens coupable. Bien sûr, c’est le moins que je puisse faire. La question c’est de quoi ? Il faut que je trouve un crime à la mesure de ma culpabilité. La question est pour quoi ? Si je me balade dans New York avec toute cette culpabilité au milieu de tout ce crime, une sorte d’adéquation commence à se dessiner entre nous. Je suis fait pour cette ville, on est fait pour se comprendre, comme un couple, qui se complète, qui s’attendait, qui s’espérait. Je n’ai jamais commis de véritable crime, j’en aurais été bien incapable. Je crois qu’un homme a sa limite vis-à-vis de la loi, mais surtout vis-à-vis du crime. Il y a une quantité de saloperie qu’un homme est capable d’envisager, mais il y a des choses dont il sait qu’il ne pourra pas vivre avec. Ce n’est pas le coup de se regarder dans la glace ou pas. C’est dedans, avec ou sans la glace. C’est la quantité de substance nocive qu’on est capable de supporter à l’intérieur de soi. Comme la fumée dans les poumons, la cigarette du crime, sans filtre. J’ai toujours considéré que les coupables voulaient être punis, et qu’on travaillait pour eux. Pour les soulager. Ils commettent tout ça, et ça leur pèse, et ils savent qu’on est là pour eux. Ils font leur métier de criminels, ils donnent sens à notre métier de justiciers. Que serait la lune sans la nuit ? J’allais dire le soleil sans la nuit, mais nous ne sommes tout de même pas le soleil, notre clarté a quelque chose de nocturne. Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’on est affecté par la nature de ce qu’on éclaire. Le rayon ne peut toucher l’objet sans être touché par lui. La lumière écrit sur le monde, elle le touche, le sculpte, le rend lisible. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ma photographe.

Elle m’a dit, quand je lui ai demandé pourquoi elle prenait des photos, que c’était à cause de sa mémoire. Elle écrivait la lumière. La lumière : la vérité. Elle prenait son appareil, et elle partait dans New York. Elle suivait la lumière, elle se perdait. Elle enquêtait à sa manière, je crois. Elle a fait mon portrait. Sur cette photo, j’ai l’air de quoi ? Je ne me reconnais pas, j’ai l’air heureux. C’est parce que c’était elle qui me disait « Regarde ! Le petit oiseau va sortir ! » Je me marrais, je lui disais attends voir le mien, de petit oiseau. Elle me disait Fais voir. Mais pas question de finir dans sa collection de clichés pornos. Je la voyais venir, la photographe soi-disant sans mémoire, à ranger des bittes dans des boîtes de biscuits, sous prétexte de se souvenir. De se souvenir de quoi, quand la chose n’est plus là, quand l’amour est parti. Quand il n’y a plus qu’une photo, et que ça fait mal à regarder, parce que ça dit tout ce qui n’est plus là, et que ça a l’air d’être là. Il n’y a pas pire torture. Un dessin, passe encore. C’était déjà du passé. Mais une photo. Moi je ne peux pas. Je ne pourrais pas être photographe, je pourrais prendre les photos, mais pas les regarder après. Peut-être qu’il suffirait de ne pas les développer, de les laisser dans leur pellicule, bien enroulées. De les laisser là, de savoir qu’elles sont quelque part, disponibles pour qui voudra. Moi je ne veux pas.

Elle utilisait un Polaroid pour ne pas se laisser le choix, enfin c’était mon analyse, ce qu’elle prenait apparaissait aussitôt, ça anéantissait le scrupule. Il fallait bien regarder ce qu’on avait fait en face. Maintenant avec le numérique. Je veux dire tout ça c’est dépassé. Polaroid. Antiquité. Mais non, toujours des snobs, des connaisseurs, des sauveurs. Des rétrogrades, des conservateurs. Peut-être tout simplement des amateurs. Des photographes. Des amoureux du procédé. Du grain. De la lumière. Du passé. Moi, elle disait, j’ai toujours peur de ma mémoire. La seule chose que je sais, c’est que j’ai forcément oublié quelque chose. Avec mon appareil j’ai moins peur. J’ai l’impression de pouvoir arrêter tout ça. Ce défilement. L’instant décisif. Tout le monde croit qu’il s’agit de repérer un instant décisif parmi d’autres qui le seraient moins. Mais non, on le rend décisif parce qu’on le prend en photo, et que tous les autres s’évanouissent autour, se fânent, perdent leur assurance. Faute de mémoire. On ne retient que celui-là, et il devient intéressant précisément pour ça. L’instant n’avait rien d’exceptionnel. On l’a rendu inoubliable, c’est ça qui est décisif quand on oublie tout. Avec un numérique, en rafale continue, on peut rendre tous les instants décisifs. C’est ce que fait le cinéma, non ? Mais il reste quand même le cadrage. C’est l’espace décisif. Ce qu’il y a hors du cadre n’existe plus, tombe en poussière. Ou se met à exister par les plans d’avant ou d’après. Et par les sons. La photo, non. Jamais. Un dessin réussi rassemble tous les instants importants d’un geste, les synthétise, invente un geste qui n’existe pas et qui les rassemble, les exprime. Voilà, les exprime. La photo n’exprime rien, elle ne rassemble rien. Elle rassemble tout en un point, elle cherche le point qui rassemblait les autres, sans le savoir. Il y a toujours un point aveugle. Le clic, le clapet, le clac, la photo qui est prise c’est celle précisément qu’on n’a pas vue. Je me trompe ? L’obturateur, tout ça. Le clic. Le clac.

J’ai pas rêvé. Mon œil se ferme, celui de l’appareil s’ouvre. Il capture pile ce que je ne vois pas. Si c’est pas ironique, et cruel. C’est ça, l’instant décisif, c’est qu’il t’échappe toujours. Il t’est toujours interdit. Comme quand tu jouis. Tu fermes les yeux à l’instant décisif. Moi pas. C’est une erreur. Il y a un moment où il faut accepter de ne plus voir. Le point aveugle, j’appelle ça. Je dis toujours un criminel a un point aveugle. Il faut se placer là, et attendre qu’il apparaisse, qu’il se révèle. Il est prêt à vous raconter tout son crime, à le développer comme une photo qu’il aimerait vous faire voir. Ces types voient des choses, à un moment ils ont besoin de les partager, ils ne peuvent plus vivre seuls avec. Imaginez un grand sportif qui battrait record du monde sur record du monde mais sans témoin, et sans que personne le sache. Ou que tout le monde sache, mais pas que c’est lui. Il doit partager cette gloire. C’est mon instant décisif. Je suis le révélateur et la chambre noire. Je suis le fixateur et je suis le dernier bain. Je suis le Polaroïde.

 

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