Le peintre au couteau

Présentation

« Zao Wou-Ki confesse dans son Autoportrait que s'il n'avait pas été peintre, il aurait certainement été chirurgien. Sans la confiance de son père, dit-il, « peut-être serais-je devenu chirurgien, comme je l'avais imaginé. Métier de vocation, aussi, exercé très souvent parmi mes plus proches amitiés et mes fidèles collectionneurs, comme s'il y avait entre l'exercice de la médecine, notamment de la chirurgie, et ma peinture, des affinités particulières que je n'ai jamais cherché à comprendre. » Un peintre et un chirurgien, qu'ont-ils en commun, à part le couteau ? Nietzsche voulait philosopher à coups de marteau, mais précisait-il aussitôt, il s'agissait du marteau des médecins, qui tapote avec précaution sur les cavités. Le scalpel peut-il échapper à la tentation de la frappe chirurgicale, si mal nommée, au fond si bien nommée ? La chirurgie est un acte de violence consentie, ce qui n'enlève rien à sa violence, et lui ajoute même, à vrai dire, une inquiétante étrangeté. Un chirurgien fait le portrait d'un peintre « au couteau ». Mais qui porte le couteau ? Le peintre, 85 ans, hospitalisé et opéré, ne peut plus guère exercer. « Docteur, est-ce qu'il pourra repeindre ? » demande sa femme, angoissée. C'est donc le chirurgien qui est armé. Subir le pouvoir des médecins -dont on dit qu'il va déclinant, mais c'est là une appréciation d'abord économique- est une expérience qui nous guette tous, ou que nous avons déjà traversée. Quel espoir nous reste-t-il entre leurs mains ? La manière dont le peintre va nous quitter ne laissera pas notre chirurgien indifférent. Elle le laissera exactement différent, comme s'il avait subi non pas un échec médical, mais une initiation, un apprentissage, le temps de quelques conversations avec ce vieil homme cultivé fourmillant d'anecdotes, évoquant un monde disparu, où l'on croise Dubuffet, Camus, Simone de Beauvoir, Nicolas de Staël correspondant avec René Char, Braque, Music, Gischia. Sur son lit de mort, le peintre convoque ses amis, ses fantômes, qu'il va bientôt rejoindre, ses femmes, dont la dernière veille dans la salle d'attente. Après une vie consacrée à la couleur, il prend la vieillesse et la dégradation de son corps comme l'occasion, enfin, de voir, comme disait Rousseau, intus et in cute, à l'intérieur et sous la peau. D'où les couleurs viennent. Les couleurs de la vie. Quel couteau permet d'aller au plus profond ? Celui qui tranche ou celui qui étale ? La question est ouverte, par cette amitié singulière entre un grand peintre sur le point de mourir et son chirurgien. Et même si se lier, dit Edmond Jabès, « c'est passer la corde autour d'une lame », c'est un chirurgien au regard métamorphosé qui nous raconte la dernière victoire du peintre. Ou comment finir en beauté. »

 

Extrait

"J'aurais aimé avoir le temps de mieux construire ce récit et de lui donner la fluidité qu'il mérite, mais vous ne m'en avez pas laissé le loisir, je vous livre mes remarques telles quelles, dans l'ordre où elles me sont venues. Des remarques cliniques, au lit du malade. C'est ainsi qu'on perçoit les gens ici, par à coups, par visites, à l'occasion d'un examen, nous n'avons pas le temps d'établir une relation continue, pour passer ensemble un temps qui ne soit pas mesuré. Une journée ressemble à une série de coups de poings venant d'adversaires différents, je dirais même de petits coups de poings car leur nombre, paradoxalement, leur variété, leur afflux ininterrompu affaiblit d'autant leur impact. Je pense que la guerre doit donner au soldat des sentiments du même genre, dans le même ordre. Pour commencer l'apparence de la banalité, puis un choc d'une violence inouïe, puis le vide, puis un autre choc majeur, puis rien, puis une nouvelle déflagration assourdissante mais venue de nulle part, au moment où on croit à une accalmie un bombardement, on se réfugie dans un charnier, une pluie de sang nous embourbe, on s'en sort, on s'en sort toujours, au début de justesse, on s'aguerrit sinon on ne guérit personne, plus on voit de morts moins on les voit, à la fin on ne voit plus personne, on serre la main à un ami : on lui prend le pouls, on perçoit tout comme un symptôme d'une maladie plus générale. La vie est un cadeau qui s'empoisonne progressivement, ce qui laisse le temps de s'y habituer. On commence par aimer le lait et le sucre, on finit par apprécier le bleu, le rouge, le tabac. Nos goûts s'affinent en nous dénaturant. L'art fleurit au crépuscule des civilisations."

 

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