La liberté heureuse

Présentation

« A l'heure où l'on s'interroge tant sur la nature du lien entre enseignant et enseigné, où, pour tout dire, l'enseignement n'apparaît jamais plus autrement qu'en question, Hubert Grenier fait figure de réponse. Alors que nous ne savons plus ce qu'est un enseignant, Hubert Grenier nous apprend ce qu'est un maître. Tous ceux qui l'ont approché témoignent de sa grandeur ; personnage ombrageux, exigeant, et généreux, il poussait le scrupule et le respect de ses élèves jusqu'à rédiger à l'avance l'intégralité de ses cours, dont on ne pouvait distinguer ensuite s'il les lisait ou les réinventait, quelle était la part de la répétition et celle de l'improvisation. A la fois dramaturge et acteur de cette pensée qu'il avait la modestie de ne pas présenter comme la sienne, il avait le souci, dans le cadre à la fois indéfini et strict de la khâgne et de la préparation au concours de la rue d'Ulm, de toujours se renouveler et de prendre au sérieux les travaux les plus scolaires, qu'il élevait par son art de la formule et la pénétration de l'analyse, au rang de pensées réelles. Ce souci de penser bien et de penser toujours à hauteur d'homme - délaissant les facilités du jargon pour la difficile clarté d'une expression classique -, il le devait probablement à son maître Michel Alexandre, lui-même élève d'Alain, dont on sait le mépris que lui valut dans l'Université son éthique du beau style - du beau comme signe du vrai - et qui fit toujours profession de faire confiance aux mots du commun langage pour exprimer ce que la pensée avait de plus profond. Grenier s'inscrit dans cette tradition des grands professeurs de khâgne - Lagneau, Alain, Alexandre -, dont la vie de philosophe se résume et se fond dans la carrière d'enseignant. »

Biographie de l'auteur

Hubert Grenier (1929-1997), professeur de philosophie à Louis-le-Grand en khâgne pendant 25 ans, après avoir enseigné à Constantine, à Tunis, à Poitiers puis au lycée Lakanal, longtemps membre puis secrétaire du jury d'agrégation, est l'auteur de deux ouvrages : Les grandes doctrines morales et La connaissance philosophique. Nous publions ici un choix de ses cours, établis à partir de ses manuscrits par Ollivier Pourriol, ancien élève et ami

Extrait

"Peut-on vouloir le mal ?

Peut-on vouloir le mal ? Je tiens à traiter ce sujet parce que cela nous permettra d'étudier des thèses philosophiques extrêmement importantes et de nous acheminer à travers elles vers une problématique de la liberté. En effet, dire qu'on ne peut pas vouloir le mal, c'est dire qu'il est impossible de vouloir certaines choses, le mal au premier chef, que notre volonté est par conséquent limitée dans les choix qui s'offrent à elle et qu'elle n'est pas libre de vouloir n'importe quoi. Des nécessités l’enserrent, si je ne puis pas vouloir le mal, c'est que nécessairement je veux le bien. Tel était l’avis de Socrate. « Nul, enseignait-il, ne fait le mal volontairement. » Nous devons d'autant plus prendre au sérieux cet adage que la philosophie est née avec Socrate et qu'elle se constitue chez lui, elle se fait valoir comme philosophie en nous faisant savoir, par ce « Nul n'est méchant volontairement », une vérité qu'elle est la première à énoncer et qui sans elle nous aurait toujours échappé. Platon n'aura pas de peine à comprendre la portée philosophiquement décisive de la formule socratique. Il en fera la pièce maîtresse de sa pensée. Qu'elle puisse recevoir un démenti, et c'est tout le platonisme qui s'écroulerait. Telle est la justification du sujet qui va nous occuper. Je rappelle à ce propos qu'il sera souvent bon, en une introduction, que c'est même la fonction d'une introduction, si elle ne veut pas être artificielle ou oiseuse, que de marquer la nécessité philosophique de la question qu'on va aborder."

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