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Entretien avec Michel Serres


Auréliano TONET Dans votre livre Le Mal propre, on sent une vraie révolte. Quelle différence entre révolte et révolution ?
Michel SERRES Ça c’est une question de cours de sciences politiques. Une révolte c’est local et temporaire, une révolution c’est une situation longue, qui peut durer 4, 5, 6, 10 ans comme la Révolution Française par exemple, ou comme la Révolution Russe, tandis que la révolte est temporaire, sur une place publique, etc., c’est un mouvement populaire pratiquement spontané. Tandis que la révolution prend une allure politique. Spontanée/politique, locale/globale, voilà la différence.
Auréliano TONET Vous aviez fait sur France Info une chronique sur mai 68. Est-ce que les motifs de révolte ont changé entre 68 et aujourd’hui ?
Michel SERRES Je n’analysais pas mai 68 ni comme une révolte ni comme une révolution finalement. Je pensais que la génération qui arrivait à la maturité en 68 n’avait pas et avait à la fois conscience qu’une grande partie des institutions et des états de fait de la société occidentale venaient de basculer. J’avais dit que mai 68 était un état terminal. C’est-à-dire que avant 68 tous les paysans s’étaient révoltés, dix ans avant dans à peu près tout l’Occident, en particulier en France - avec des morts d’ailleurs -, que l’église catholique avait fait son aggiornamento à l’occasion du Concile, et que beaucoup d’institutions avaient déjà basculé, ici, là, agriculture, religion, etc., que 68 n’était que la fin de ce phénomène et que ce qui avait changé c’était tout simplement tout. Par exemple en 1900 il y avait 70% d’agriculteurs, il n’y en a plus que 2%. L’espérance de vie était de 40 ans, on passe à 80. La pénicilline a supprimé toutes les maladies infectieuses. Si vous prenez la caractéristique des sociétés avant les années 50-60 et après les années 80, vous allez avoir une coupure gigantesque que 1968 simplement sanctionne, c’est tout.
Auréliano TONET C’est un révélateur.
Michel SERRES La plupart des sociologues depuis que je l’ai dit regardent ça, et on voit très bien que toutes les courbes divergent à partir de 70. En 70, pour donner un exemple, l’OMS éradique une maladie, la petite vérole. Or, jusqu’en 1970 on guérissait un malade. Vous avez la grippe, je suis docteur, je vais vous guérir. Vous vous êtes cassé la jambe, etc. Là on a guéri une maladie dans le monde entier, ce qui est un acte gigantesque tout à fait nouveau. 68 ne fait que sanctionner une liste de nouveautés que j’ai listées dans un livre qui s’appelle Hominescence et qui montre ce basculement.
Ollivier POURRIOL Où on passe du local au global ?
Michel SERRES Il y a du local au global mais il y aussi le fait qu’il y a un nouveau local. Par exemple en 70 il n’y a pas encore tout à fait Internet, mais aujourd’hui par exemple quand on pense Internet tout le monde pense global. Mais ce n’est pas vrai. En fait le global ça serait la Grande Bibliothèque, cet énorme machin… Mais à quoi ça sert ? Moi avec mon truc je peux avoir dans ma petite boîte de rien du tout tous les livres que je veux. Donc c’est du local. Ce n’est pas tout à fait local/global. C’est beaucoup global, mais une nouvelle définition du local. Et là aussi ça bascule complètement.
Ollivier POURRIOL Est-ce que c’est votre méthode de manière générale d’importer des choses des sciences dures vers les sciences humaines, de faire un pont entre les deux ? Vous dites par exemple pour 68 qu’avec les lunettes politiques ou économiques on ne comprend pas cet événement, qu’il faut une approche anthropologique : ce n’est ni une révolte ni une révolution mais une cassure, c’est un terme de tectonique des plaques.
Michel SERRES C’est beaucoup plus profond.
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